Après les réformes LMD, la réforme Fillon, voici le rapport Hetzel...

Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, plus que dans tout autre domaine, le gouvernement a fait preuve d'un zèle incroyable dans les réformes du système éducatif. Loi d'autonomie des universités et réforme LMD en 2003. Réforme Fillon en 2005. Aujourd'hui, bien qu'aucune proposition de loi ne soit encore faite, on peut enfin lire le fameux rapport Hetzel.
Remettons les choses dans leur contexte. Le 10 avril, au lendemain du retrait du CPE, Villepin annonce la mise en place d'une commission université-emploi. Cette commission sera présidée par Patrick Hetzel, recteur de l'académie de Limoges. Villepin annonce par la même occasion sa volonté de réformer le système universitaire. On commence à comprendre ce qui nous arrive aujourd'hui avec ce rapport Hetzel.
Tout travail concernant un sytème éducatif ne peut pas faire l'économie de la finalité de ce à quoi doit servir cette éducation. La réponse proposée par le rapport Hetzel est claire: « des études pour un emploi » (de manière étonnante ce slogan est celui de l'UNI – association regroupant des étudiants de droite extrême). Nous ne pouvons pourtant pas mettre en doute le fait que ce slogan est aussi partagé par un grand nombre d'individus. Nous ne pouvons pas non plus contester que l'éducation ne doit pas servir à obtenir un emploi. Cependant, il est extrêmement dangereux de concevoir le système éducatif uniquement sous l'angle d'une possibilité d'acquérir un emploi: l'éducation doit, avant tout, pouvoir garantir l'émancipation de l'individu, cette émancipation passant souvent par l'obtention (à terme) d'un emploi. Mais qu'est ce que l'émancipation? Est-ce la doctrine pseudo-citoyenniste qui consiste à voir le système éducatif comme étant le lieu de transmission des « valeurs républicaines »? Certainement pas. L'émancipation c'est la possibilité pour chacun d'être amené à réfléchir sur lui même et sur ce qu'il veut être, et ce même si cela le conduit à défendre des idées s'opposant à la sacro-sainte doctrine républicaine. L'éducation civique proposée aux collégiens ou lycéens n'est ainsi qu'une nouvelle forme de catéchisme: « nous, professeurs d'éducation civique, détenons la vérité: le système républicain est bon par nature, seul le démon extremiste peut s'y opposer, amen ».
En retraçant les différentes réformes menées par ce gouvernement en matière d'éducation depuis 2002, nous pouvons constater que rien n'est fait pour aller dans le sens d'une éducation émancipatrice. Bien au contraire.
Première étape. Le processus de Lisbonne.
Qu'est ce que le processus de Lisbonne? Elaboré en 2000 par l'Union Européenne, ce processus affirme qu'il faut « faire de l'Union l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». Tout un programme, avec de tels phrases on en vient à supprimer les moyens de la recherche fondamentale pour les déplacer vers la recherche expérimentale, plus rentable. Cette phrase servira de doctrine aux ministres Ferry en 2003, puis Fillon en 2005, et aujourd'hui Robien et Goulard. Cependant, bien que cette politique européenne semble parfaitement convenir aux intérêts de la droite, il ne nous faut pas perdre de vue qu'en 2000 la majorité des gouvernements européens étaient dits de « centre gauche », y compris en France, et que jamais le PS ne s'est opposé à l'élaboration de ce processus de Lisbonne.
Les réformes LMD (réformes dites d'harmonisation européenne), établissement le cycle de la licence en 3 ans, du master en 5 ans, du doctorat en 8 ans, ont ainsi été une première concrétisation de la politique de Lisbonne. « Une université ouverte est une entreprise industrielle (...). Cette en entreprise doit vendre ses produits sur le marché de l'enseignement que régissent les lois de l'offre et de la demande » (document de la commission européenne, novembre 1991). Les objectifs sont clairs: réduire la l'enseignement supérieur à des impératifs de rentabilités. Dans cette optique, la gestion de l'université va relever d'une gestion manageriale exploitant les possibilités offertes par la réforme LMD. Il n'existe ainsi plus de cadre national des diplômes, chaque université définit le contenu de ses formations, chaque université doit s'efforcer de proposer « une offre » plus intéressante que ses « concurrentes ». On y reviendra, mais la perspective de développement des formations professionnelles est symptomatique de cette tendance.
Malgré les contestations étudiantes à la fin de l'année 2003 (et bien que cette contestation massive soit niée par les rédacteurs du rapport Hetzel), alors qu'une quinzaine d'universités étaient en grève pour protester contre cette réforme, le gouvernement n'a pas lâché.
la réforme Fillon
Pire, il a décidé de s'entêter et de poursuivre sa politique de casse de l'éducation publique. Ne parlons pas, pour le moment, des baisses constante depuis 2003 du nombre de postes aux concours de l'enseignement. La deuxième étape dans cette casse de l'éducation, en 2005, met aux avants postes un nouveau ministre: Fillon. Pendant plusieurs mois, des lycéens bloqueront leurs lycées, manifesteront, s'organiseront. Avant de subir la trahison des deux « syndicats lycéens » que sont l'UNL et la FIDL, rappelés à l'ordre par leurs grands frères socialiste à quelques semaines d'un vote sur la constitution européenne. La trahison des uns d'un côté mais, surtout, la répression acharnée de l'Etat.
Si Fillon cèdera sur quelques points, il s'agit pourtant d'un échec pour le mouvement lycéen. Pour prouver rapidement les liens évidents entre le LMD et la réforme Fillon, il suffit de montrer qu'il y avait encore une volonté de casser le cadre national des diplômes (cette fois c'était le baccalauréat) en instaurant un contrôle continu au cours de l'année, et non plus une épreuve finale, ce point de la réforme sera finalement retiré. On trouvera aussi quelques perles dans cette réforme: « l'orientation et la formation proposée aux élèves tiennent compte (...) des perspectives professionnelles liées aux besoins prévisibles de la société et de l'économie ». On instaure aussi un « socle commun » au rabais, ne contenant que très peu de formations susceptibles de développer un esprit critique nécessaire à l'émancipation individuelle. On apprendra aussi que les enseignants pourront, en plus de la matière qu'ils enseignent, tenter d'obtenir un concours dans une seconde matière (concours, précisons le, qui ne comporte pas toutes les épreuves d'un concours « normal »).
Outre ces mesures visant à soumettre l'éducation à des impératifs économiques, la réforme Fillon est aussi caractéristique d'une politique sarkozyste s'érigeant en défenseur des valeurs morales. On crée ainsi, chaque trimestre, une note attribuée par la vie scolaire. On offre la possibilité de créer des « contrats individuels de réussite éducative » permettant d'exercer une pression sur l'élève, on multiplie les références à une éducation ayant pour mission de « faire partager les valeurs de la république », etc.
Cette réforme suscite encore aujourd'hui de nombreuses oppositions de la part des différents individus qu'elle peut toucher: étudiants aspirant à passer les concours de l'enseignement, élèves, personnels de l'éducation, etc.
"La crise des banlieues" et ses suites: la précarisation de la jeunesse
Etape suivante: en novembre 2005, suite aux émeutes dans les banlieues, le premier ministre annonce qu'une réponse politique sera apportée à cette révolte. Cette réponse, c'est la loi dite d'égalité des chances, présentée en janvier 2006. Outre l'instauration du fameux CPE, cette loi proposait de nouvelles mesures de précarisation de la jeunesse: le travail de nuit dès 15 ans, la création d'un contrat de responsabilité parentale qui offrait la possibilité de supprimer les allocations familiales, l'apprentissage dès 14 ans, etc. C'est contre l'ensemble de cette loi que la jeunesse a conduit pendant plus de deux mois un mouvement historique.
Le 10 avril, Villepin annonçait le retrait du seul CPE. Loin d'être une victoire, il s'agissait pourtant d'un premier recul du gouvernement, que la jeunesse n'a pas su utiliser en sa faveur. En annonçant ce premier pas en arrière, le premier ministre annonçait aussi la création d'une commission université-emploi. Cette commission, présidée par Patrick Hetzel, présida quelques débats à travers la France. Elle a rendu son rapport le 24 octobre.
A la lecture de ce rapport, il semble évident que le gouvernement prépare aujourd'hui une nouvelle étape dans sa politique éducative, et ose laisser entendre que l'ensemble de la population du territoire français partage ses analyses. Les premières pages du rapport sont ainsi indignantes de démagogie. On apprend ainsi que l'ensemble des débats auraient eut lieu « dans un esprit de sérénité ». Qu'en est-il des étudiants condamnés à Aix en Provence suite à des altercations qui auraient eut lieu à l'entrée des débats de cette commission? Qu'en est-il des fumigènes dans la salle où devait se dérouler le débat à Rennes? Qu'en est-il des étudiants à qui l'accès a été refusé lors du débat à la Sorbonne?
Tous ceux qui ont cherché à perturber ces pseudo-débats avaient des arguments: bien qu'Hetzel et ses sbires semblent convaincu qu'il se dégage un « consensus national » autour de leurs conclusions populistes, il est évident que ce rapport était écrit d'avance. Il nous suffit de relever une petite phrase dans l'introduction qui revendique l'attachement du rapport au cycle de Lisbonne en rappelant la fameuse phrase « faire de l'Union l'économie de connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », ainsi que la composition des membres de la composition où l'on retrouve par exemple la directrice des ressources humaines du groupe Danone ou encore le conseiller du président du groupe AXA.
Que peut-on, alors, attendre de ce rapport? Si ce n'est la poursuite de la politique éducative que l'on connait depuis (au moins) 2002? Et, de ce point de vue, on ne sera pas déçu. Cela commence par la création d'une préselection à l'entrée en université, qui s'accompagne d'une procédure de sélection au bout d'un semestre d'études. Cela sur poursuit sur la proposition de créer un observatoire des parcours étudiants et de leur insertion professionnelle, or on sait très bien que ce genre d'observatoire sera mis aux mains de « représentants du monde socio-économique » qui auront tout intérêt à défendre les intérêts économiques immédiats des individus qu'ils sont censés représenter (c'est à dire le patronat). On insiste ensuite sur la nécessité de « professionaliser » les études et de rapporcher l'université de l'entreprise. Ce qui signifie, en clair, qu'il faut soumettre l'université (et par conséquent la recherche) à des intérêts économiques, donc encore une fois au profit immédiat du patronat, en ignorant ce qui pourrait être l'intérêt commun à moyen et long terme. Pire, le rapport conclut à la nécessité de réviser annuellement l'argent attribué par l'Etat aux différentes universités en fonction des résultats obtenus en matière d'insertion professionnelle! Ce genre de mesures signe la fin de la recherche fondamentale de qualité.
L'abdication... ou la lutte.
Ce rapport n'a pas force de loi. Cependant, il nous semble douteux d'estimer qu'un rapport rendu au gouvernement restera inutilisé. D'autant plus que la politique menée autour de la question des PRES (pôles de recherche et d'enseignement supérieur) semble parfaitement corrober un certain nombre de propositions du rapport Hetzel. Pour évoquer rapidement les PRES, il nous faut expliquer que ces « super-universités » aurait pour vocation de rassembler, dans une ville, des universités et des grandes écoles en vue des les réconcilier avec les intérêts économiques locaux. Chaque PRES se forme selon sa volonté, par conséquent on ne sait pas encore exactement quels seront les rapports de force dans les conseils d'admnistration de ces PRES. Cependant il y a fort à parier que les chercheurs et étudiants seront minoritaires, comme cela est déjà le cas au sein de l'ANR (Agence Nationale de la Recherche) où les « représentants du monde socio-économique » sont plus nombreux que les chercheurs.
Seule une mobilisation massive de l'ensemble de la jeunesse et des enseignants pourra permettre de lutter contre ces orientations politiques. Il n'est pas, aujourd'hui, nécessaire d'attendre que les conclusions du rapport Hetzel prennent force de loi: la lutte contre le CPE et la loi d'égalité des chances était avant tout une lutte contre la précarité, or les conditions de vie de la jeunesse ne se sont certainement pas améliorées depuis le retrait du CPE: le manque de moyen de l'éducation est criant, les politiques d'assistanat se poursuivent et rien n'est fait pour aller vers une autonomie de la jeunesse.
A l'heure où s'accentue une politique de destruction de l'enseignement public de qualité, il est particulièrement amusant d'observer les différents blogs politiques cognaçais. Au mieux, certains restent sans réaction. Au pire, certains promoteurs de l'enseignement privé osent parler de la nécessité d'une éducation qu'il faudrait soumettre « aux valeurs de la République »... Une chose est certaine: ceux qui se sont opposé à la réforme Fillon, ceux qui ont lutté pendant plus de deux mois contre la loi d'égalité des chances, ne se laisseront pas duper par ces basses manoeuvres antisociales.
"La jeunesse reconnaîtra les siens!"