Octobre 1906, octobre 2006. On fête ce mois-ci le siècle de la célèbre charte d'Amiens, texte fondateur de référence du syndicalisme hexagonal. Aujourd'hui, trois pôles syndicaux continuent de revendiquer cet héritage: l'Union Syndicale Solidaires (qui réunit entre autres les différents SUD), Force Ouvrière, et la Confédération Nationale du Travail (CNT). Pour autant, les applications faites de ce texte par ces trois pôles restent relativement différentes. Il suffit d'observer les comportements syndicaux dans le cognaçais pour s'en rendre compte. La CNT n'est certes pas présente sur Cognac, les différents SUD restent assez minoritaires et sont très fréquemment boycottés par les autres organisations, cependant Force Ouvrière reste un des syndicats les plus puissant du cognaçais. Il convient de récontextualiser brièvement ce que fut, et ce que représente aujourd'hui, la Charte d'Amiens avant de pouvoir évoquer l'utilisation actuelle qui en est faite.
A travers les cours d'histoire dispensés dans les collèges ou lycées, chacun sait aujourd'hui que la charte d'Amiens est devenue un texte de référence du syndicalisme hexagonal du fait de la proclamation de l'indépendance syndicale face à la sphère des partis politiques. Il s'agissait de proner l'autonomie du mouvement social face aux diverses formes de pouvoirs.
Votée à l'issue du neuvième congrès national de la Confédération Générale du Travail (11 au 13 octobre 1906), il est extrêmement réducteur de n'évoquer que le point traité par les programmes de l'éducation nationale. Car ce texte consacrait également la naissance de l'oeuvre syndicale, qui se divisait en deux objectifs: d'une part « l'oeuvre revendicatrice quotidienne » (il s'agit par exemple de l'augmentation des salaires ou de la réduction du temps de travail), d'autre part la préparation de « l'émancipation intégrale » passant par « la disparition du salariat et du patronat ». Les citations sont directement extraites de la charte.
Mais revenons au point considéré comme étant « central » dans cette charte: l'autonomie du syndicalisme face à la sphère politique. Cette charte fut longuement présentée par les historiens (se référer entre autres aux deux volumes de « l'Histoire des gauches en France » sous la direction de JJ Becker et G.Candar) comme étant la réponse d'une union des syndicalistes révolutionnaires et réformistes face aux guesdistes qui proposaient la collaboration, aussi souvent que possible, avec la Section Française de l'Internationale Ouvrière. Le résultat du vote: 830 pour la Charte, 8 contre et une abstention, indique clairement le refus des militants d'alors de se soumettre à des décisions extrérieures à leur confédération syndicale.
Pourtant, une poursuite des investigations historiques nous permet de constater qu'une certaine partie des militants de la CGT étaient politiquement encartés, et certains syndicalistes révolutionnaires pouvaient aussi rejoindre des partis (y compris, parfois, la SFIO). Si l'idée des guesdistes (se référer au texte présenté par Victor Renard pendant le congrès), qui ressemblait fort à une abdication de l'autonomie syndicale face au pouvoir politique, fut nettement rejetée, la possibilité de collaborations spontanées sur des points précis intéressant conjointement les syndicats et les partis n'a jamais été prohibée par cette charte. Un des autres motifs du refus de la motion de V.Renard, comme le dira Louis Niel au cours des débats, fut d'éviter que des syndicalistes non adhérents à la SFIO se sentent trahis par une telle alliance.
Une analyse plus précise du texte présenté par Renard (rejeté par 724 contre, 34 pours, 37 abstentions) nous permet de constater que l'idée directrice des guesdistes lors de ce congrès était la proposition d'un « rapprochement » de la SFIO et de la CGT, induisant un travail entre les syndicats exerçant « la pression, l'action directe » et « l'action menée au sein même des assemblées » (les citations sont extraites de la motion soumise au vote). Manifestement, il existe une contradiction entre la prise du pouvoir tel qu'elle est conçue par les syndicalistes révolutionnaires et la proposition de soumission au parlementarisme représentatif tel qu'elle est formulée par Renard.
On comprend aisément que l'enseignement de telles notions puisse poser un problème de conscience à certains ministres de l'éducation nationale. Il est cependant plus inquiétant que des militants d'organisations se réclamant de cette charte déforment le texte, n'en reconnaissent qu'une partie (ou du moins agissent comme si certaines parties de ce texte ne devaient avoir aucune conséquences dans l'activité syndicale quotidienne), ou encore en livrent des interprétations fallacieuses.
Il est ainsi amusant, et à la fois effarant, de constater l'utilisation qui est faite de cette charte par certains militants de Force Ouvrière. A en écouter certains, on croirait presque qu'en 1906, à Amiens, le mouvement syndical est devenu un mouvement apolitique! Bien au contraire, cette charte consacre l'action éminemment politique du syndicalisme. Il est même relativement aisé de démontrer que c'est en cas d'adoption de la motion présentée par Renard que le syndicalisme aurait connu une dérive vers l'apolitisme, du fait même de sa soumission à des pouvoirs extérieures qui lui aurait supprimé la possibilité de prendre des décisions de manière autonome.
La charte consacre l'oeuvre politique des syndicats, non par le fait même de la proclamation de l'indépendance du syndicalisme, mais à travers les possibilités de poursuite de « la double besogne » (revendications immédiates et « disparition du salariat »). Entendre aujourd'hui des syndicalistes déclarer qu'ils ne peuvent pas participer à des travaux communs avec des militants politiques, lorsque les intérêts concordent, et donc d'une part relativement scandaleux d'un point de vue des possibilités temporaires d'unité du mouvement social, mais il s'agit aussi trop souvent d'une entrave à l'accomplissement de « la double besogne ».
Face à de tels agissements, il convient probablement de reconsidérer jusqu'à l'intérêt de cette charte: pourquoi avoir proclamé l'autonomie du mouvement syndical? C'est, tout simplement, pour permettre des prises de décisions indépendantes des pouvoirs, donc susceptibles de répondre le plus efficacement possible aux objectifs fixés par la charte. Dans cette perspective, il peut être compréhensible de refuser de participer à des réunions décisionelles impliquant des responsables politiques, mais qu'en est-il lorsqu'il s'agit d'actions conjointes ou même de banales conférences sans conséquences? Si l'on évoque cela, c'est qu'il est fréquent que FO refuse de participer, par exemple, à une conférence sur l'emploi si un quelconque parti est présent. Ce comportement syndical ne peut pas légitimement se revendiquer de la charte d'Amiens, il est tout simplement absurde.
Cet exemple peut prêter à sourire, dans la mesure où aucune conséquence grave n'en découle. Des pratiques plus graves, pourtant, sont observables dans le fonctionnement interne de FO. Nous ne parlons plus seulement du cognaçais. Sous couvert d'un apolitisme absolu, on constate que FO laisse se perpétrer certaines pratiques d'entrisme (voir par exemple l'action du PT à une époque). Plus grave, on se rappelle qu'un des individus arrêté au printemps dernier pour avoir profané des tombes juives par des inscriptions néo-nazis était un militant de FO. Certes, ces exemples ne sont pas représentatifs de FO ni des militants de FO. Pourtant, inévitablement, une interprétation fallacieuse de la charte d'Amiens, par laquelle on en déduit que le syndicalisme doit être apolitique, ne peut mener que sur de tels états de faits.
Il convient donc de reconsidérer pleinement ce qu'est la charte d'Amiens, et en particulier son action éminemment politique à travers de la proclamation de l'indépendance syndicale face aux pouvoirs politiques. Cette proclamation qui, seule, permet de mener à bien « la double besogne ». La prise en compte de ces deux éléments est un facteur essentiel, pour ne pas tomber dans le piège de l'apolitisme, pour ne pas sombrer dans l'inefficacité.
Liens:
Intégralité des débats d'Amiens en 1906
Charte d'Amiens - 1906

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